Vie monastique de l'abbaye de La Trappe

L'ancien Pére Abbé Dom Marie-Gérard DUBOIS  (il a démissionné fin 2003, décédé en 2011)

Il n'y a pas deux histoires de trappistes semblables. Quand ils sont passés pour la première fois sous le portail du monastère, certains n'avaient pas vingt ans, quand d'autres arrivaient déjà au soir de leur vie. Certains viennent de connaître une conversion brutale, sont passés subitement d'un extrême à l'autre, d'autres ont emprunté des itinéraires plus lents, plus progressifs. Ils sont comme tout un chacun, ils ont envie d'être heureux, ils ne viennent pas ici pour être malheureux. Mais pour chacun des moines, franchir ce portail de La Trappe, passer les portes du silence, est la réponse en acte à l'appel entendu. Ils s'ouvrent tout d'abord de leur projet auprès du Père Abbé et du Maître des novices puis, se familiarisant avec la communauté et y manifestant leurs dispositions personnelles, ils deviennent postulants. Quelques mois plus tard, ils reçoivent l'habit blanc et sont admis au noviciat pour une période de deux ans. Deux ans pour s'intégrer à la famille monastique et assimiler ses pratiques principales : l'Eucharistie et les sacrements, la Liturgie des Heures, la lectio divina, la prière personnelle, le travail. Autant d'occasions dans lesquelles se fait la rencontre de Dieu. Dans cette école d'amour que veut être le monastère, le novice chemine dans la connaissance de Dieu, il apprend en elle à mieux se connaître lui-même, dans la solitude, le silence, et dans les joies et les tensions de la vie communautaire. Le novice est aidé par l'abbé, le maître des novices, et soutenu par chacun des frères. C'est avec la communauté que l'abbé accepte son premier engagement (la profession temporaire).

Commence alors une nouvelle étape de trois ans au moins, durant laquelle le nouveau profès entre "de plus en plus dans la connaissance du mystère du Christ et de l'église ainsi que dans celle du patrimoine cistercien, s'efforçant de les faire passer dans sa vie" (Constitutions de l'Ordre). Alors vient le temps de l'engagement définitif : la profession solennelle. La communauté est rassemblée dans le chœur de l'église abbatiale. Le frère va se "donner au Christ en esprit de foi et s'engager à vivre pour toujours dans la communauté selon la Règle de saint Benoît". Il prononce ces mots : Moi, frère N, je promets stabilité, conversion de vie et obéissance jusqu'à la mort, selon la Règle de saint Benoît, devant Dieu et tous ses saints, en ce monastère de Notre-Dame de La Trappe, de l'ordre Cistercien de la Stricte Observance, construit en l'honneur de la bienheureuse Marie, Mère de Dieu et toujours Vierge, en présence de l'Abbé de ce monastère. L'abbé et les frères l'accueillent avec bienveillance sachant qu'ils l'aideront par leur prière et leur exemple à revêtir de plus en plus la ressemblance au Christ. Le moine fait alors le tour de la communauté et s'arrête devant chacun de ses frères qui lui donne l'accolade.

Il est quatre heures et quart du matin, c'est la prière liturgique de la nuit, les Vigiles. Sitôt levé, tourné vers l'autel, la première parole articulée par le moine, prend la forme d'un chant : "Seigneur, ouvre mes lèvres ! Et ma bouche publiera ta louange". Depuis le premier instant du jour, le moine risque entièrement sa vie jusqu'au dernier jour, ses pas dans les pas du Christ, pour la victoire de l'amour sur le mal et de la vie sur la mort. À sept reprises, tout au long de la journée, les moines vont rejoindre leurs stalles dans l'église pour chanter ainsi la louange de Dieu et intercéder pour tous les hommes : cantiques, psalmodies, lectures saintes alternent, entrecoupés de temps de silence. Vigiles donc, quand il fait encore nuit noire ; à 7 heures, prière liturgique du matin, les Laudes, suivies de la Messe ; à 9 heures 30, prière de la matinée (Tierce) ; à 12 heures 15, prière du milieu du jour (Sexte) ; à 14 heures 15, prière de l'après-midi (None) ; à 18 heures 15, prière liturgique du soir (Vêpres). Enfin, à 20 heures 15, la prière de l'entrée dans la nuit (Complies). Lorsque s'achève cet ultime Office, les lumières s'éteignent et seule reste éclairée la statue de la Vierge vers laquelle se tournent les moines pour chanter le Salve Regina. Enfin, dans le silence total — on n'entend que le froissement des coules dont on devine la blancheur dans la pénombre — précédés du Père Abbé, les moines quittent l'église en procession et gagnent leurs cellules.

L'oisiveté est l'ennemie de l'âme, écrit saint Benoît dans sa Règle. Aussi enjoint-il à ses fils, lorsqu'ils ne sont pas réunis dans l'église pour chanter l'Office divin, de s'adonner à certains moments au travail et, à d'autres heures, à la lecture de la Parole divine (la lectio divina), ou à la prière personnelle. Le travail, surtout manuel, donne aux moines l'occasion de participer à l'œuvre divine de la création et de la Rédemption et de marcher sur les traces du Christ. Il jouit d'une estime particulière dans la tradition cistercienne : assurant la subsistance de la communauté, il permet aux moines de participer à la condition des hommes tout en progressant dans la libération intérieure et en secourant les plus démunis à l'extérieur du monastère. Pendant des siècles, c'est l'agriculture qui a fait vivre la communauté. Jusqu'en 1987, le cheptel de vaches laitières représentait l'une des principales activités des moines. Aujourd'hui, l'activité agricole se réduit peu à peu aux cultures céréalières mais c'est surtout le magasin qui s'est développé. On y trouve des produits fabriqués par des ateliers du monastère (pâtes de fruits, croix, bougies...) et par plus de quarante abbayes ainsi qu'une librairie religieuse.

Le Père Abbé confie à chacun sa tâche, tenant compte tout à la fois des compétences des frères, mais aussi des nécessités liées à l'organisation d'une collectivité au sein de laquelle il faut trouver un tailleur, des jardiniers, un comptable, des hommes de ménage, un infirmier, des responsables pour l'accueil, un bibliothécaire, des cuisiniers pour préparer les repas (le déjeuner est pris en commun au réfectoire tandis qu'un frère assure la lecture, le dîner est organisé en libre service et en silence). Ainsi, dans toutes ces activités s'exerce un service fraternel et quotidien. C'est de cette manière que se renforce la cohésion de la communauté. Et c'est alors qu'ils sont vraiment moines, dit encore la Règle, quand ils vivent du travail de leurs mains.

Les frères consacrent encore plusieurs heures de leur journée à la lectio divina : la Bible, où Dieu parle au cœur de l'homme, est lue et méditée inlassablement. S'éveillant sans relâche dans la foi à la réalité de la présence de Dieu en eux et autour d'eux, les moines prolongent leur lecture dans l'oraison et la contemplation.

La vaste bibliothèque de l'abbaye leur fournit aussi les livres des Pères de l'église, des auteurs cisterciens, des ouvrages de spiritualité, quitte à ce que certains, pour leur formation personnelle ou pour enseigner leurs frères, se consacrent à des études plus spécialisées (exégèse, théologie, histoire, etc.). Pour autant, les Trappistes ne méprisent pas l'actualité de notre vaste monde et ont à cœur de s'informer des grands sujets du moment, grâce essentiellement à la presse écrite.

Ainsi se déroulent leurs journées : chaque jour, en vivant cet équilibre délicat et particulier et la lectio divina, la liturgie (avec les sept Offices) et le travail, ils grandissent dans le cœur à cœur avec Dieu, l'amour des frères dans l'obéissance, la solitude et le silence intérieur, chacun à son rythme propre. Ils cheminent selon l'itinéraire balisé par les trois étapes bernardines que sont l'amour de soi, l'amour des frères, l'amour de Dieu. Telle est la voie cistercienne (la conversatio). C'est en la suivant que les moines deviennent peu à peu des cisterciens authentiques : elle les conduit à la béatitude promise aux pauvres, la paix donnée par le Christ à ses disciples au moment même où il va donner sa vie.

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